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Quand tout le monde rend la même image

Une image générée par IA est rarement laide. Elle est propre, léchée, immédiatement présentable. C’est précisément le problème. Quand la belle image devient gratuite et infinie, elle cesse de prouver un talent : dix mille personnes produisent la même. Ce qui devient rare, et donc ce qui se paie, ce n’est plus de rendre une image parfaite, c’est d’en rendre une qui ne ressemble qu’à vous.

Spirale de pierre monumentale enroulée autour d’une sphère dans un désert, image générée par IA
La gravité de la moyenne : comme cette spirale ramène tout vers son centre, la machine tire chaque image vers le même point. Image générée par IA, dirigée au prompt et choisie par l’auteur.

Le vrai danger n’est pas le remplacement, c’est l’uniformité

Il y a longtemps déjà, je parlais à la machine. J’ai passé des années comme développeur, à coder, à traquer des erreurs, à structurer des programmes. C’était passionnant, mais il me manquait quelque chose : l’humain. J’écrivais des lignes de code ; je ne racontais pas d’histoires. Alors j’ai pris un virage. J’ai plongé dans le marketing, monté mon activité, navigué dans des marchés saturés où chaque détail compte pour se différencier. Là, le marketing a réveillé l’artiste en moi. Un artiste qui ne savait ni dessiner ni peindre.

Aujourd’hui, je dessine et je peins avec ma tête. L’IA me permet de transformer une idée en image avec des mots, d’exprimer une intention sans savoir tenir un pinceau, de continuer à parler à la machine, mais pour lui confier une vision cette fois. Je n’ai donc rien contre l’IA générative : je m’en sers tous les jours. Mon métier est même de conseiller des organisations sur leurs usages de l’intelligence artificielle, et j’enseigne le marketing en école de commerce depuis 2018. C’est précisément pour cela que je peux en parler sans naïveté. Les illustrations de ce texte, je les ai d’ailleurs toutes générées moi-même : c’est le moyen le plus honnête de montrer ce dont je parle.

Entre le conseil et l’enseignement, je vois passer beaucoup d’images : celles que les marques commandent, celles que produisent de jeunes créatifs. On me sollicite aussi du côté des écoles, où j’ouvre des books et regarde des rendus de graphistes, de motion designers, d’illustrateurs en formation. Depuis quelques mois, un même constat revient : les images sont de plus en plus propres, et de plus en plus semblables. Le même vernis lisse, la même lumière sans ombre, les mêmes cadrages sages. La peur que l’on m’oppose, presque toujours, est celle du remplacement : « À quoi bon apprendre, si la machine fait ça en dix secondes ?" Vraie question, mauvaise cible. Le remplacement frontal est un scénario spectaculaire ; l’uniformité est un scénario silencieux, et bien plus probable. Le vrai risque, pour un jeune créatif, n’est pas de disparaître : c’est de devenir interchangeable.

Le mot est même entré dans la langue. En décembre 2025, le dictionnaire Merriam-Webster a désigné « slop" mot de l’année, défini comme « du contenu numérique de basse qualité, produit généralement en masse au moyen de l’intelligence artificielle" ; l’American Dialect Society a fait le même choix quelques semaines plus tard[1]. Tous les dictionnaires ne s’accordent pas : Oxford, lui, a retenu « rage bait". Mais qu’un rejet de l’image générée devienne assez massif pour donner un mot de l’année en dit long. Le public commence à reconnaître, et à fuir, une certaine esthétique de la machine. Ces deux-là en donnent les deux versants : un visage qui se pixellise jusqu’à disparaître, une illustration parfaitement léchée que personne ne songerait à signer. Deux manières de devenir interchangeable.

Portrait de femme fragmenté en blocs de pixels et éclats prismatiques, image générée par IA Ville verticale foisonnante aux tons ocre avec téléphériques, image générée par IA
Un visage qui se pixellise, une illustration léchée mais sans auteur : deux façons de devenir interchangeable. Images générées par IA.
Idée-clé

La question utile n’est pas « l’IA va-t-elle me remplacer ?", mais « comment ne pas devenir l’un des dix mille qui rendent la même image ?".

La gravité de la moyenne

Ne pas devenir l’un des dix mille qui rendent la même image suppose d’abord de comprendre pourquoi elles se ressemblent autant. Alors, avant d’ouvrir la moindre étude, j’ai fait un test que vous pouvez refaire en trente secondes. J’ai demandé à un générateur d’images grand public quatre images sur quatre sujets sans rapport, sans jamais toucher au rendu : ni style imposé, ni lumière, ni correction. Les voici.

Palais flottant aux teintes pastel dans des nuages roses, image générée par IA Cathédrale sous-marine en vitrail entourée de poissons et de coraux, image générée par IA Ruelle cyberpunk sous la pluie avec carpes koï holographiques et néons, image générée par IA Cathédrale gothique lumineuse dans une caverne, image générée par IA
Quatre images obtenues en quelques secondes, sans aucune direction : palais pastel, vitrail sous-marin, ruelle cyberpunk, cathédrale gothique. Autant de motifs « sûrs" vers lesquels la génération converge. Images générées par IA.

Un palais pastel suspendu dans des nuages roses, une cathédrale de vitrail posée sous la mer, une ruelle cyberpunk sous des néons mouillés, une cathédrale gothique noyée de lumière. Quatre univers sans rapport, et pourtant le même habillage : léché, spectaculaire, sans la moindre aspérité. Je n’ai rien dit de leur allure ; la machine, elle, les a tous tirés vers ce qui plaît en moyenne. Livrée à elle-même, la génération ne diverge pas : elle converge. Entraînée à produire ce qui plaît au plus grand nombre, elle glisse vers cette moyenne dès qu’on la laisse décider.

Ce n’est pas une impression. Un dispositif expérimental publié fin 2025 dans la revue Patterns l’a mis en évidence : en laissant tourner des centaines de boucles autonomes (une image qui nourrit un texte, qui nourrit une image, et ainsi de suite), les chercheurs ont observé que, quel que soit le point de départ, tout finit par glisser vers une douzaine de motifs récurrents : un phare dans la tempête, un salon feutré et, justement, une cathédrale gothique. Ils appellent cette esthétique commercialement sûre le « visual elevator music", la musique d’ascenseur visuelle[2]. Leur boucle tournait sans humain à la barre, la mienne partait d’un prompt nu : deux protocoles différents, la même pente. L’expérience décrit une tendance, pas une fatalité — mais je venais de la voir de mes yeux.

Le mécanisme est connu au-delà de mon petit test. Une étude parue dans Science Advances en donne la mesure côté création : près de trois cents auteurs ont écrit une courte histoire, certains aidés par des idées suggérées par une IA. Chaque histoire assistée était jugée un peu plus créative individuellement, mais les histoires se ressemblaient davantage entre elles, gain privé et appauvrissement collectif[3]. C’est démontré sur le texte, pas sur l’image ; l’étendre à l’illustration reste une analogie raisonnable. Le mécanisme, lui, est le même : quand chacun puise aux mêmes références, chacun rend un peu la même chose. Du côté des machines, le phénomène porte même un nom : entraînés sur leurs propres productions, les modèles voient les cas rares disparaître et se replient sur la moyenne, un « effondrement du modèle" établi dans Nature[4]. Cela concerne leur apprentissage, pas l’esthétique de vos rendus ; mais c’est la même gravité qui, sans effort contraire, ramène tout vers le centre.

La gravité de la moyenne

Le réglage par défaut d’un modèle n’est pas neutre : c’est un aimant. Il tire chaque image vers l’esthétique moyenne sur laquelle il a été entraîné. Il faut une intention nette pour lui échapper.

Le « blanding" : l’uniformité n’a pas attendu l’IA

On aurait tort d’en faire le procès de la seule IA : cette pente vers la moyenne, l’humain la descendait déjà sans elle. Regardez les logos de la dernière décennie : les empattements ont disparu, des dizaines de marques ont convergé vers le même sans-serif géométrique et le même aplat lisse. Les designers ont un mot pour ce nivellement : le « blanding", la contraction de bland (fade) et branding.

Ce que la science du marketing appelle les « actifs distinctifs de marque" (les indices sensoriels qui font reconnaître une marque sans même voir son nom) est précisément ce qui se raréfie. L’Ehrenberg-Bass Institute en a fait un objet d’étude empirique[5], et son enseignement tient en peu de mots : la distinctivité ne se décrète pas, elle se construit, et rares sont les marques qui en possèdent vraiment.

L’IA n’invente donc pas l’uniformité. Elle l’industrialise. Ce qui demandait un consensus mou entre un client frileux et une agence pressée devient instantané, gratuit et infini. La moyenne, hier, était une tendance. Elle devient un réglage par défaut. Je m’en suis assuré autrement : deux prompts sans le moindre rapport, à quelques heures d’écart, m’ont rendu presque la même image — même papier découpé, même lumière de conte. La machine ne copie pas ; elle converge.

Canyon et ponts suspendus en papier découpé multicolore, image générée par IA Village de falaise en papier découpé sous la lune, image générée par IA
Deux images, le même réflexe de style : la génération retombe vite sur ses familles d’esthétiques. Difficile de dire qui les a faites. Images générées par IA.
À retenir

L’homogénéisation précède l’IA ; l’IA en change l’échelle. Elle rend la moyenne accessible en un clic ; l’écart, lui, devient plus coûteux à produire.

Le seuil monte : s’écarter demande plus d’intention, pas moins

Si la belle exécution devient le réglage par défaut, gratuite, instantanée, infinie, où passe la valeur ? En amont : vers l’intention et le parti-pris, tout ce qui décide avant le premier rendu. La belle image n’est plus le livrable rare ; savoir laquelle garder, et pourquoi, l’est devenu.

Rien n’est acquis pour autant. Le goût n’est un avantage que par rapport au défaut de la machine, et ce défaut se déplace à chaque nouveau modèle : l’écart que vous creusez aujourd’hui, l’outil le rejoindra peut-être demain. La direction ne se gagne donc jamais une fois pour toutes ; elle se retient.

De là une idée contre-intuitive. L’IA ne tue pas la direction artistique : elle en relève le seuil. Hier, un style un peu tenu suffisait à se distinguer d’une production banale. Aujourd’hui que la machine produit un joli défaut, gratuit et illimité, s’en écarter réclame plus d’intention qu’avant, pas moins. Le talent d’exécution se dévalue ; le jugement, lui, se renchérit. Rien à voir avec les quatre clichés du début : l’image qui suit ne s’est pas obtenue d’un mot. Il a fallu retirer, contraindre : imposer le béton, tuer la couleur, exiger le vide. Lutter, en somme, contre le réglage par défaut.

Architecture brutaliste en béton, escaliers et bassin réfléchissant, image générée par IA
Un parti-pris net : peu de couleurs, beaucoup de vide. Une image qu’on reconnaît. Image générée par IA.
Le déplacement de la valeur

L’IA propose mille options plausibles ; elle ne sait pas laquelle est juste pour un projet précis. Trancher, et pouvoir défendre son choix : voilà ce qui se paie désormais.

Plus l’image jolie est gratuite, plus l’humain visible se paie

Cette valeur qui remonte vers le jugement, encore faut-il que quelqu’un la paie. C’est une affaire de rareté. Plus la belle image devient gratuite et interchangeable, plus ce que la machine ne sait pas faire (une main visible, une intention, une imperfection assumée) devient l’objet rare ; et sur un marché saturé, la valeur se réfugie toujours dans ce qui ne se copie pas.

La main visible cesse alors d’être une posture morale : elle devient un argument commercial. C’est le même réflexe qui, ailleurs, fait payer plus cher un objet fait main qu’un objet moulé à l’identique, non parce qu’il serait plus parfait, mais parce qu’il porte une trace. Ce que la machine ne fabrique pas spontanément, c’est exactement ce que ces deux images vont chercher : un trait qui tremble, une main au travail, une matière qu’on sent faite plutôt que rendue.

Cabane-arbre fantastique dessinée à l’encre noire, image générée par IA Petit personnage-artisan assemblant à la main dans un atelier encombré, image générée par IA
Un trait dense, une main au travail : ce que la machine ne fabrique pas par défaut. Images générées par IA.
Le contre-courant

L’image lisse et parfaite se dévalue à mesure qu’elle sature. Le geste, l’intention, l’imperfection humaine, eux, deviennent une raison de choisir un créatif plutôt qu’un abonnement.

Votre style ne vous appartient pas ; votre empreinte, oui

Un marché qui vous préfère ne suffit pourtant pas : encore faut-il pouvoir défendre ce que vous vendez, quand un modèle sait aspirer une manière en quelques images. C’est la question du droit, et il réserve au créatif deux vérités inconfortables.

La première : le style, en tant que tel, n’est pas protégé. Ni en France, où le droit d’auteur protège l’expression concrète d’une œuvre et non l’idée ou la manière, ni aux États-Unis. Votre « patte" peut être imitée par un modèle sans que vous ayez, en principe, de recours au titre du droit d’auteur ; en France, il reste la voie étroite du parasitisme, mais à conditions strictes. La seconde : ce que produit l’IA seule ne vous appartient pas davantage. Le Bureau du copyright américain a estimé début 2025 que les prompts seuls ne suffisent pas à faire de vous l’auteur d’une image, et une cour d’appel a confirmé qu’une création sans auteur humain n’est pas protégeable[6].

Le créatif est donc pris en ciseau : sa source est aspirable, sa production purement générée n’est pas défendable. Ce qui reste protégeable, et donc vendable, c’est l’apport humain concret que vous, et vous seul, mettez dans l’image. Votre style ne vous appartient pas. Votre empreinte, oui. Mais une empreinte se défend, elle ne se possède pas : l’écart d’aujourd’hui, l’outil le rejoint demain, et il faut sans cesse le recreuser. Le droit, d’ailleurs, est mouvant et diffère d’un pays à l’autre : ce sont des repères, pas un avis juridique. La figure qui suit le dit plus vite qu’un article de code : elle se disloque, le rendu part en éclats, et il reste un geste. Cette façon de tenir la matière au moment où tout se disperse, c’est à peu près la seule chose que le droit vous laisse en propre.

Danseuse se dissolvant en éclats géométriques et oiseaux d’origami, image générée par IA
La figure se fragmente, mais garde un geste : reste l’empreinte, celle que le droit protège quand le rendu, lui, ne l’est pas. Image générée par IA.
La signature comme défense

Une image produite au prompt seul est, dans l’état actuel des repères juridiques, difficilement protégeable sans apport humain identifiable. Ce que vous y mettez de votre main, l’intervention expressive et le choix concret, est justement ce qui la rend défendable et payante.

La méthode PATTE : construire un regard, pas un style

Rare, défendable, payante : cette empreinte est le seul actif que le déplacement de la valeur vous laisse en propre. Reste à la construire, concrètement. Pas en cherchant un « style", qui se copie et se démode, mais en construisant un regard. Je le résume en cinq gestes, la méthode PATTE.

  • Parti-pris — Sur un projet donné, dire quelque chose, et assumer ce que vous refusez de faire. Un parti-pris se défend ; un effet se subit.
  • Astreinte — La règle que vous vous fixez en amont : un médium, une palette réduite, un procédé imposé. La contrainte fabrique l’écart ; la facilité ramène à la moyenne.
  • Trace — La main visible dans la matière : le grain, le geste, l’imperfection tenue. La preuve que quelqu’un était là.
  • Ton — Ce qui revient d’un projet à l’autre, quel que soit le client : vos obsessions. Pas un filtre de fin de chaîne, mais ce qui reste quand on change tout le reste.
  • Écart — Face à l’outil, la décision ponctuelle de quitter son réglage par défaut, de le pousser hors de sa moyenne, ou de ne pas l’utiliser. Diriger l’IA, c’est savoir où elle tire pour aller ailleurs.

Les deux images qui suivent ne sont pas des exemples de « style" : ce sont deux de ces gestes rendus visibles. Une matière tenue de tout près, c’est la Trace. Un parti-pris qui retire tout le superflu, c’est l’Astreinte. Ni l’une ni l’autre n’est le réglage par défaut.

Macrophotographie de mousse et minuscules champignons sous une membrane irisée, image générée par IA Intérieur monumental en béton avec arches et bassin, image générée par IA
Une matière, une texture, un parti-pris tenu : la trace plutôt que le motif. Images générées par IA.
Une patte n’est pas un filtre

Une signature visuelle n’est pas un look qu’on applique, c’est un système de décisions : un parti-pris, des contraintes, une main visible. C’est précisément ce que l’IA ne sait pas moyenner.

Se placer là où va la valeur

Construire un regard est un travail de fond. Encore faut-il se placer là où il se paie. Le déplacement décrit ici, de l’exécution vers la direction, de la belle image vers la main visible, n’a rien d’une abstraction : il commande des décisions concrètes, que l’on débute ou que l’on soit déjà en poste. J’en retiens trois.

  • Choisissez votre camp. Placez-vous du côté qui monte : la direction, le parti-pris, le jugement. Fuyez la couche que l’outil avale le plus vite : l’exécution propre, les déclinaisons, la variation sage. C’est le travail que la machine fait déjà gratuitement, donc celui qui cessera de se payer.
  • Faites de votre chemin un contenu. Un book de belles images IA affiche exactement ce que n’importe qui produit en dix secondes. Montrez l’inverse : les décisions, les pistes écartées, la main, le raté instructif. Ce qu’on apprend d’ordinaire à polir et à masquer, le brouillon, l’hésitation, le parti-pris, est précisément devenu ce qui prouve un auteur.
  • Traitez l’IA comme un pinceau, pas comme un auteur. Un pinceau très rapide se dirige ; il ne décide pas à votre place. L’outil amplifie une signature qui existe déjà ; sans elle, il ne fait que moyenner. L’ordre compte : le regard d’abord, l’outil ensuite, jamais l’inverse.

Un mot sur la façon dont on vous jugera, car le même test vaut pour une formation, un exercice ou votre propre book. Partout où l’on note d’abord la propreté d’un rendu, on récompense exactement ce que la machine fait le mieux, et ce que vous avez le moins d’intérêt à devenir. Le regard qui prépare à demain se déplace ailleurs : vers le parti-pris, la défense orale des choix, le chemin parcouru, ce qui ne se sous-traite pas. C’est le fond de ce que je défends quand on m’invite à en parler, en conférence : ni fuir l’outil, ni le vénérer, mais apprendre à s’en servir sans s’y dissoudre.

Les deux dernières images de cette série sont, elles, exactement ce que la machine produit le mieux : ce que vous avez désormais le moins d’intérêt à devenir.

Village peint accroché aux falaises d’un canyon la nuit, image générée par IA Paysage stylisé low poly avec volcan, arbres de cristal et îles flottantes, image générée par IA
Encore deux esthétiques « par défaut" : le village peint, le low poly de jeu. Jolies, compétentes, déjà vues mille fois. Images générées par IA.
Le seul geste qui vous revient

Aucune règle, aucun outil ne construira votre regard à votre place. La valeur se déplace vers ce que vous seul pouvez mettre dans l’image ; la capter n’est pas une attente, c’est une suite de décisions.

Rester l’auteur de son regard

Tout se joue là, dans ce que vous laissez l’outil trancher à votre place. Le jour où produire une belle image ne coûte plus rien, produire cesse d’être la preuve de quoi que ce soit. La compétence se déplace, de la main vers le regard, du rendu vers le parti-pris. Une IA vous rapproche de la moyenne chaque fois que vous la laissez décider seule ; votre signature est l’écart que vous choisissez de creuser, et de défendre. Le même basculement joue déjà côté travail écrit, dans les copies d’élèves et d’étudiants, comme je le raconte dans un autre article. Aujourd’hui que la belle image ne prouve plus rien, rester créatif, ce n’est pas rendre la plus belle. C’est rester l’auteur de son regard.

Ces images, et pourquoi je le dis

Toutes les illustrations de cet article ont été générées par IA (OpenAI, GPT-image), puis dirigées et sélectionnées par mes soins, y compris les quatre clichés du début, dont je n’ai jamais dirigé le rendu, exprès. Je le précise volontairement, car c’est exactement ce que défend ce texte. En droit, une image produite au prompt seul n’a pas d’auteur et n’est pas protégée ; ce qui m’appartient, ici, ce n’est pas le rendu de la machine, c’est le choix : lesquelles montrer, dans quel ordre, pour dire quoi. Le rendu se copie ; l’intention, moins.

Questions fréquentes

L’IA va-t-elle remplacer les graphistes et les illustrateurs ?

Le remplacement frontal est le scénario le plus visible, pas le plus probable. Le risque réel, pour un jeune créatif, est de devenir interchangeable : l’IA absorbe surtout l’exécution (déclinaisons, variations, premiers jets) et laisse à découvert ce qu’elle ne sait pas faire, la direction, le parti-pris, la relation. La valeur ne disparaît pas ; elle remonte en amont.

Qu’est-ce que le « slop" ?

C’est un contenu numérique de basse qualité produit en masse au moyen de l’intelligence artificielle. Le terme s’est imposé au point d’être désigné mot de l’année 2025 par le dictionnaire Merriam-Webster, puis par l’American Dialect Society. Son succès signale un fait culturel : le public reconnaît, et rejette de plus en plus, une esthétique typique de la machine.

Pourquoi les images générées par IA se ressemblent-elles autant ?

Parce que la génération, livrée à ses réglages, converge vers la moyenne du goût sur lequel elle a été entraînée. Un dispositif expérimental publié en 2025 montre que des boucles de génération autonomes glissent vers une douzaine de motifs récurrents. Le mécanisme n’est pas une fatalité, mais une pente : sans intention contraire, tout tend vers une esthétique « commercialement sûre".

Comment se démarquer quand tout le monde utilise les mêmes outils ?

En construisant un regard plutôt qu’un style. Un parti-pris défendable, des contraintes que l’IA n’a pas, une main visible, un ton reconnaissable, la décision de quitter le réglage par défaut : ce sont des gestes de direction, pas des filtres. Plus l’image jolie est gratuite, plus cet écart assumé prend de la valeur.

Peut-on protéger son style artistique face à l’IA ?

Le style, en tant que tel, n’est pas protégé par le droit d’auteur, ni en France ni aux États-Unis ; seule l’expression humaine concrète l’est. Ce que produit l’IA seule n’est pas davantage protégeable. Ce qui reste défendable, et donc vendable, c’est votre empreinte : l’apport concret que vous mettez dans l’image. Le droit évolue et diffère selon les pays : ces repères ne valent pas avis juridique.

Faut-il utiliser l’IA quand on étudie en école créative ?

Oui, mais comme un pinceau que l’on dirige, jamais comme un auteur qui décide. L’IA amplifie une signature déjà construite ; sans elle, elle se contente de moyenner. L’ordre compte : construire d’abord son regard et ses fondamentaux, employer ensuite l’outil pour aller plus loin, pas pour éviter l’effort qui forme le jugement.

Qu’est-ce qu’une signature visuelle, et comment la construit-on ?

Ce n’est pas un look que l’on applique, mais un système de décisions récurrentes : un point de vue, des contraintes choisies, une trace de la main, un ton reconnaissable, la volonté de s’écarter du défaut de l’outil. Elle se construit par la pratique et par la défense de ses choix, pas par un réglage. C’est ce que la machine ne sait pas reproduire.

Sources et références

  1. [1]Merriam-Webster — Word of the Year 2025 : « slop" — 15 décembre 2025 ; American Dialect Society, 2025 Word of the Year is Slop — 9 janvier 2026 (choix éditorial de notoriété ; pas de consensus des dictionnaires : Oxford a retenu « rage bait"). Lire l’annonce (American Dialect Society)
  2. [2]Hintze, A., Proschinger Åström, F. & Schossau, J. — Autonomous language-image generation loops converge to generic visual motifs — Patterns (Cell Press), 19 décembre 2025 (dispositif : boucle autonome image-texte sans humain à la barre ; décrit une pente, pas que toute image IA serait l’une de douze). Lire l’étude (PMC)
  3. [3]Doshi, A. R. & Hauser, O. P. — Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content — Science Advances (AAAS), 2024 (démontré sur le TEXTE ; extension à l’image = analogie raisonnable). Lire l’étude (Science Advances)
  4. [4]Shumailov, I., Shumaylov, Z., Zhao, Y., Papernot, N., Anderson, R. & Gal, Y. — AI models collapse when trained on recursively generated data — Nature, 2024 (concerne l’entraînement récursif, pas l’esthétique d’un rendu ; métaphore prudente). Lire l’étude (Nature)
  5. [5]Romaniuk, J. — Building Distinctive Brand Assets (Oxford University Press, 2018) ; Sharp, B. — How Brands Grow (2010), Ehrenberg-Bass Institute (science marketing empirique : les « actifs distinctifs de marque" se construisent et restent rares). Voir l’ouvrage (Oxford University Press)
  6. [6]U.S. Copyright Office — Copyright and Artificial Intelligence, Part 2 : Copyrightability (29 janvier 2025) ; Thaler v. Perlmutter, D.C. Circuit (2025) ; art. L111-1 & 1240 CPI/Code civil (France) (droit US n’est pas « protéger mon style" ; en France, parasitisme strict ; droit mouvant, repères non exhaustifs). Lire le rapport (U.S. Copyright Office)

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